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Les relocalisations forcées d’aîné.e.s à Montréal

by Julien Simard

Pierino di Tonno dans son appartement. Crédit photo : Pierre Ouimet
Pierino di Tonno dans son appartement. Crédit photo : Pierre Ouimet

Pierino Di Tonno, âgé de 82 ans, habite seul son logement de la Petite-Italie depuis 1973. Photographe de métier, sa maison est un véritable musée où sont exposés ses meilleurs portraits des grands noms du cinéma italien de la Nouvelle vague. Tout récemment, alors qu’il était en convalescence suite à une opération majeure, il reçoit un avis d’éviction de la part de son propriétaire, qui possède également l’épicerie Milano sise rue St-Laurent. La raison : subdivision. Pourtant, son 5 ½ étroit et peu fenestré n’est guère propice à de telles rénovations. Est-ce vrai, est-ce faux ? Son audience prochaine à la Régie du logement nous renseignera probablement davantage sur les intentions du propriétaire. Le fait est que, même si l’éviction est conduite dans les règles et la légalité – raison valable, paiement d’une indemnisation de trois mois de loyer-, il n’en demeure pas moins qu’évincer une personne âgée est un acte répréhensible. Trop de cas comme celui de Pierino surviennent à Montréal en ce moment. Sa situation est néanmoins prise en charge par le Comité logement de la Petite-Patrie et sa base militante, et bénéficie d’une certaine médiatisation. Par contre, combien d’autres aîné.e.s subissent des évictions sans que personne ne le sache ? Sans que personne ne les appuient jusque dans les couloirs glauques des bureaux de la Régie du logement ?

 

Les aîné.e.s dans les quartiers centraux

En parlant à ces aîné.e.s en processus d’éviction, on réalise à quel point perdre ses repères spatiaux (logement, quartier) de façon imposée et non consentie peut être source de stress et d’angoisse : « ce serait comme m’enfoncer un poignard en plein cœur », me dit Pierino. La plupart des études sur le passage des aînés du domicile à l’institution (maison de retraite, CHSLD) soulignent la haute importance de l’autonomie dans l’acte de déménagement, principal facteur facilitant la reconstruction d’un « chez-soi » hors de son chez-soi. Pour certain.e.s, c'est une question de vie ou de mort, littéralement. Or, les transformations urbaines prenant place dans certains quartiers centraux de Montréal exercent une pression directe sur la capacité matérielle des aînés de vieillir sur place ou, du moins, de conserver leur logement tant que bon leur semblera. De plus en plus, les aîné.e.s se font montrer la porte : ils sont indésirables. Dans la Petite-Patrie, par exemple, plus du tiers des personnes touchées par les évictions, l’intimidation ou les reprises de logement sont âgées de plus de 65 ans. Pourquoi ?

 

Au-delà du facteur démographique, la raison est simple : la plupart du temps, en raison d’une occupation de longue date du logement, ces aîné.e.s versent des loyers nettement inférieurs au prix du marché. Un marché locatif qui s’est d’ailleurs emballé dans les dernières années : à titre indicatif, le prix des loyers dans la région de Montréal a augmenté de plus de 40% entre 2001 et 2014. Il est donc alléchant pour un propriétaire – surtout s’il vient d’acheter l’édifice ou le bloc – d’évincer la personne âgée, de rénover le logement et de relouer à prix plus élevé. Comme la gentrification rapide des quartiers centraux attire une population plus aisée et plus mobile, détenant souvent davantage de capital (économique et/ou culturel) que les résidant.e.s de longue date, il est facile pour un propriétaire de relouer un 4 ½ remis au « goût du jour » à plus de 1000 dollars par mois, ou encore de le louer sur Airbnb. L’éviction peut également précéder une conversion du logement en copropriété indivise.

 

Dans certains quartiers centraux comme la Petite-Patrie, la gentrification provoque également une perte d’espaces de socialisation pour les aîné.e.s, un changement de l’offre de services de proximité, une diminution de l’offre de logement sociaux et subventionnés, un manque d’accessibilité physique et des changements dans la composition socioéconomique et socioculturelle des quartiers. Pour toutes ces raisons, il y a donc un risque réel de voir s’effriter une mixité générationnelle dans les quartiers centraux montréalais, malgré le fait que la proportion globale d’aîné.e.s soit en hausse à l’échelle de la ville. Dans la Petite-Patrie, la proportion de personnes âgées de 65 ans et plus est passée de 18% à 8% en quinze ans. On assiste donc à un rajeunissement manifeste de la population résidant dans le parc locatif de ce quartier précis, phénomène qui se retrouve également dans d'autres quartiers similaires de Montréal.

 

Des politiques publiques inefficaces

En raison du vieillissement de la population, la place des aîné.e.s dans la ville est une thématique qui fait couler de plus en plus d'encre. Faciliter le vieillissement sur place est une priorité du programme de labellisation onusien « Villes amies des aînées », qui encourage les municipalités comme Montréal à garantir l’accessibilité économique des logements pour les aînés et la proximité de ceux-ci avec les services essentiels, à débloquer des aides monétaires destinées à la modification et la rénovation de domiciles existants pour les adapter à des personnes vieillissantes en perte d’autonomie ainsi qu’à promouvoir leur intégration sociale dans la ville, en mettant le cap sur l’horizon du modèle du vieillissement actif. L’Organisation mondiale de la santé, qui chapeaute le projet, n’hésite pas à statuer que « rendre les villes plus ‘amicales’ est une réponse logique et nécessaire pour faire la promotion du bien-être et des contributions des résidents vieillissants pour garder les villes vivantes ». Parallèlement, la politique du gouvernement Charest « Vieillir et vivre ensemble chez soi, dans sa communauté, au Québec » – la première de ce genre au Québec - tente de faciliter le vieillissement sur place par l’octroi de crédits d’impôts et de subventions permettant d’adapter les domiciles à des habitants en perte de mobilité. Mais sur le terrain, dans la province, les impacts de ces politiques larges tardent à se faire sentir, en particulier dans les plans d’action municipaux.

 

Dans une veine législative, le projet de loi 492, ou « Loi modifiant le Code civil afin de protéger les droits des locataires aînés », présenté en 2015 à l’Assemblée nationale par Françoise David, forcerait un propriétaire à relocaliser une personne âgée évincée à moins de 5 km de son logement d’origine pour la région de Montréal. Par contre, verrait-on un.e député.e libéral.e, caquiste ou même péquiste voter pour une telle loi contraignant le pouvoir des propriétaires ? Comme la réforme de la Régie du logement et l’établissement d’un registre des baux se font attendre depuis belle lurette, on peut douter de l’adoption d’une telle loi à court ou moyen terme, malgré sa haute importance et son urgente nécessité.

 

Il est clair que les différents paliers de gouvernement « oublient » de prendre en compte les conditions matérielles d’existence des aînés ainsi que les inégalités structurelles produites et reproduites par le capitalisme avancé en contexte urbain dans l’établissement de leurs recommandations et mesures ciblées. La mise en place volontariste et ponctuelle d’adaptations urbanistiques et aménagistes destinées aux personnes âgées risque de n’être qu’un coup d’épée dans l’eau dans le contexte social actuel, qui en est un d’inégalités croissantes et de conflits urbains pour le droit à la ville, qu'Henri Lefebvre définissait comme la possiblité d'une "pratique complète de l'espace" par les habitant.e.s.

 

Que faire ?

Le conflit qui oppose propriétaires et locataires est d’abord et avant tout une lutte de classes. En attendant que les politiques publiques n’acquièrent une certaine portée concrète (et nécessairement limitée), l’action directe demeure un moyen potentiellement efficace de faire plier des propriétaires ciblés. Samedi dernier, le 5 mars, avait justement lieu un piquetage organisé par le Comité logement de la Petite-Patrie devant l’épicerie Milano, pour exiger du propriétaire qu’il retire son intention d’évincer Pierino Di Tonno. Une trentaine de militant.e.s et de supporteurs étaient présent.e.s pour exiger du propriétaire qu’il annule sa demande d’éviction et que Pierino puisse conserver son logement. Actuellement, la mobilisation est trop faible pour que de telles actions puissent être effectuées à chaque fois qu’un.e. aîné.e. est menacé.e d’éviction. Par contre, même sporadique, l’action directe permet de rendre visible cette violence habituellement invisible produite par la spéculation immobilière, de montrer l’injustice et l’absurdité de l’acte d’évincer un.e. aîné.e de son logement.


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