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Pourquoi est-il nécessaire de s’opposer à la loi matraque en tant que féministes?

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Par Diane Lamoureux, professeure, département de science politique, Université Laval

Texte de sa présentation à l'Université féministe d'été le 22 mai 2012.

Publié originallement par L'R des centres de femme du Québec.

 

Pendant que nous discourons ici sur les fondements idéologiques de la misogynie et de l’antiféminisme, des personnes manifestent à Montréal, malgré le projet de loi 78 et pour le droit à l’éducation. Comme je ne veux pas briser la grève, je demanderais aux personnes inscrites de ne pas utiliser ma présentation comme modalité de validation de leur cours et je voudrais transformer cette séance en séance publique de discussion autour du thème suivant : pourquoi est-il nécessaire pour moi en tant que féministe de s’opposer à la loi matraque qui a été votée par le Parlement québécois le 18 mai?

Le contenu de la loi 78

À mon avis, la nouvelle loi remet en cause trois grands principes pour lesquels les féministes ont toujours manifesté de l’intérêt : le droit d’association, le droit de manifestation et le droit à l’éducation. Que prévoit la loi dans ces trois domaines?

Les associations étudiantes, pourtant reconnues par une loi, peuvent se voir priver des cotisations de leurs membres qui sont perçues par les administrations universitaires, si elles empêchent, par acte ou par omission, la tenue des cours dans un établissement. De plus, elles s’exposent à des amendes salées. De telles dispositions ont été utilisées en 1999 pour forcer le retour au travail des infirmières, un groupe syndical composé majoritairement de femmes. Cela a affaibli le syndicalisme infirmier durant une décennie. La loi oblige également les profs à remplir intégralement leurs fonctions.

Au fil des ans, les féministes ont tissé un réseau dense d’organisations pour assurer la promotion de leurs revendications et pour dispenser toutes sortes de services qui contribuent à l’émancipation des femmes. Avons-nous envie que se crée un précédent qui donne un droit de regard au gouvernement sur le fonctionnement interne de nos organisations?

Le droit de manifestation est fortement balisé. Il faut désormais informer la police au moins 8 heures à l’avance. Ceci interdit les manifestations spontanées. Ceci laisse également toute latitude à la police pour juger de la légalité d’une manifestation. Quand on voit le discernement dont elle a fait preuve à Montréal, Québec ou Victoriaville, il y a lieu de s’inquiéter.

Nos principaux acquis comme féministes au cours des dernières années sont le résultat indirect de nos actions collectives, y compris les manifestations. Celles-ci ne nous ont pas seulement permis de nous compter, mais aussi d’imposer les thématiques qui nous tenaient à cœur dans le débat public et de convaincre nos concitoyen-nes de la justesse de nos positions. Comme féministes, nous ne sommes pas représentées dans l’enceinte parlementaire, notre mode de scrutin rendant la formation d’un parti féministe chimérique. Le terrain qui nous reste pour faire valoir notre point de vue dans la société, c’est celui de la rue.

Enfin, la loi opère une confusion fâcheuse entre le droit à l’éducation et l’accès aux locaux d’enseignement. Il fait fi du rapport pédagogique qui se tisse dans les échanges entre profs et groupe-cours, rapport fondé sur un lien de confiance et de recherche de la vérité. Y ajouter la matraque du MELS ne fait que le pervertir.

Comme femmes et comme féministes nous luttons depuis des siècles pour avoir le droit à l’éducation, i.e. l’accès au savoir et la reconnaissance de notre savoir. Nous savons que ce droit à l’éducation ne se limite pas à l’accès aux locaux d’enseignement, nous qui depuis la nuit des temps avons été assignées aux tâches liées à la reproduction humaine et soumises à une appropriation privée et collective pour ce faire. Nous qui, dans ces locaux de l’Université Laval, ne pouvons que saluer le travail de Jeanne Lapointe membre de la Commission Parent pour s’assurer que les femmes aient accès à la même éducation que les hommes.

Une loi d’exception

Comme féministes nous avons constamment œuvré à la démocratisation de nos sociétés. Une bonne partie de nos luttes pour la liberté et l’égalité des femmes ont pris la forme de luttes pour l’inclusion. C’est ainsi que l’on peut lire nos luttes pour le droit de vote, pour l’accès à l’éducation, pour l’accès aux professions, pour l’accès aux emplois non traditionnels, pour l’égalité de statut des femmes autochtones.

Nous nous sommes également battues pour l’égalité démocratique de toutes et tous. Pour que notre voix soit prise en compte dans les débats publics, pour l’égalité des droits peu importe le statut marital, pour le contrôle de nos corps et les libertés reproductives, contre les dispositions sexistes dans les lois de l’immigration, pour l’inclusion du sexisme et des violences contre les femmes dans la demande du statut de réfugiée, pour l’égalité des droits des personnes homosexuelles.

C’est pourquoi nous ne pouvons que dénoncer la loi d’exception que représente la loi 78 votée récemment au Québec. Elle contrevient à nos valeurs féministes d’égalité, i.e. à la possibilité de faire entendre sa voix dans les débats publics même (et surtout) si elle déplait au gouvernement et de conférer une dignité à chaque personne et de lui fournir les moyens de se développer et de s’épanouir. Elle contrevient également à notre conception de la liberté qui n’est pas seulement la liberté individuelle mais l’ensemble des libertés publiques et collectives qui rendent possibles l’autonomie individuelle et lui donnent un sens collectif. Elle contrevient également à notre compréhension de la justice qui n’est pas la « juste part » des utilisateurs/payeurs de services publics, mais le choix politique de rendre accessibles à toutes et à tous la santé, l’éducation et la réflexion critique sans laquelle une démocratie s’étiole. Elle s’oppose en outre à la paix dans la mesure où elle attise les tensions sociales et criminalise la dissidence politique. Elle contrevient finalement à notre compréhension de la solidarité, car lorsqu’un gouvernement méprise ainsi sa jeunesse, c’est notre avenir comme société qui est remis en cause.

Le combat des étudiantes et étudiants est aussi le nôtre

Depuis 100 jours, les étudiantes et étudiants du Québec se mobilisent. La lutte avait commencé par une « simple » demande d’annuler une hausse des frais de scolarité, hausse qui, faut-il le rappeler, rapportera beaucoup moins au trésor public que ce que coûteront les dépenses policières et judiciaires pour réprimer le mouvement. Elle est devenue un mouvement pour le droit à l’éducation entendu dans au moins deux sens : l’accessibilité à l’enseignement supérieur pour celles et ceux qui le désirent; la dé-marchandisation de l’éducation qui ne doit pas se contenter de former à occuper une fonction professionnelle mais qui doit se préoccuper des « têtes bien faites » comme on disait dans ma jeunesse, i.e. de former des citoyennes et citoyens capables de comprendre et de se prononcer sur les grands enjeux publics.

Le mouvement étudiant s’est heurté à un mépris éhonté de la part des autorités politiques qui semblent avoir érigé l’autisme en technique de gouvernance. Il a fallu dix semaines de grève pour que la ministre de l’Éducation daigne avoir une brève rencontre avec les associations étudiantes et constate que gouvernement et étudiantes et étudiants n’avaient pas le même langage. Il a fallu deux autres semaines pour que s’engage une négociation bidon, sur fond de répression politique d’un parti qui se réfugie de façon poltronne à Victoriaville pour tenir son conseil général, un peu comme ce policier non équipé en rambo qui s’est réfugié derrière ses collègues « robocop » que nous avons pu voir sur les images vidéos de cette manif. Entre les deux, il y a eu ces phrases perfides d’un Premier ministre qui ironisait sur les étudiantes et étudiants se précipitant sur des « jobs dans le nord » alors que sa police les matraquait ou les gazait ou encore le même Premier ministre et sa ministre de l’Éducation se félicitant de bien avoir roulé les étudiantes et étudiants lors du blitz de négociation du début mai, alors que la pseudo entente n’avait pas encore été rendue publique. Et devant la détermination des étudiantes et étudiants, ce même gouvernement n’a rien trouvé de mieux à leur infliger qu’une loi matraque.

Comme féministes, nous avons été confrontées au même mépris de la part des autorités gouvernementales. Dans les années 1960 et 1970, il y a eu moult commissions d’enquêtes pour savoir ce que nous voulions vraiment alors que certaines de nos revendications étaient les mêmes depuis le début du XXe siècle. Plus près de nous, la colère et l’espoir de milliers de femmes ayant participé à la marche Du pain et des roses a été déviée dans une commission sur les infrastructures sociales alors qu’en sous-main le gouvernement préparait la politique du déficit zéro et des coupures draconiennes dans les services publics. Plus récemment encore, on nous a imposé une « taxe santé » version de la « juste part » profondément injuste puisqu’elle est la même pour toutes et tous indépendamment du revenu.

Comme féministes, nous participons à la coalition contre la hausse des tarifs parce que nous croyons dans les vertus égalisatrices, libératrices et solidarisantes du service public, que ce soit dans la santé, les services sociaux ou l’éducation. C’est pourquoi le combat des étudiantes et des étudiants est aussi le nôtre.

Conclusion

Le conservatisme et le libéralisme se déclinent sous plusieurs formes dans nos sociétés. Avec la loi 78, le gouvernement québécois est allé trop loin et a franchi la ligne ténue qui sépare une société démocratique d’une société autoritaire.

 


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